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Durant le protectorat français au Maroc, l’armée française recruta de nombreux jeunes Marocains pour combattre en Indochine aux côtés des forces françaises. La plupart d’entre eux s’engagèrent entre 1945 et 1950, dans le contexte de la guerre d’Indochine, sans se douter que leur destin les mènerait à bâtir une nouvelle vie à l’autre bout du monde.

Après les Accords de Genève de 1954, les ralliés marocains furent installés au camp de Son Tây, dans le district de Ba Vì, au sein de la ferme Vietnam–Afrique, conformément aux instructions de Hồ Chí Minh.

La plupart de ces anciens combattants épousèrent des femmes vietnamiennes, avec lesquelles ils fondèrent des familles et eurent des enfants métis. Ensemble, ils construisirent une porte d’inspiration marocaine, qui demeure aujourd’hui un symbole fort de leur présence et de leur mémoire au Vietnam.

Ils vécurent à Son Tây jusqu’en 1965, avant d’être transférés à Yên Bái, où ils restèrent jusqu’à leur rapatriement au Maroc en 1972.

Cette histoire témoigne d’un destin exceptionnel, né de la guerre mais marqué par les liens humains et culturels tissés entre le Maroc et le Vietnam, dont les familles issues de cette communauté perpétuent encore aujourd’hui la mémoire.

En 1972, le rapatriement vers le Maroc représente un bouleversement total pour la plupart des familles venues d’Indochine. Après plus de vingt années passées loin de leur terre d’origine, les hommes découvrent un pays profondément différent de celui qu’ils avaient quitté.

Pour les femmes vietnamiennes et les enfants nés au Vietnam le changement est à la fois climatique, culturel, social et humain , l’adaptation est particulièrement difficile.

Les anciens combattants Sans emploi ni logement à leur arrivé , ils s’installent d’abord chez leur famille marocaine avec de leur épouses Sous un même toit, chacun doit apprendre à vivre avec une langue, des traditions et parfois une religion différentes. Le choc culturel est immense. Au Vietnam, beaucoup de ces femmes travaillaient et participaient activement à la vie sociale. Au Maroc des années 1970, elles découvrent une société où les femmes vivent souvent davantage dans la sphère familiale et sont soumises à des règles auxquelles elles ne sont pas habituées.

Les anciens combattants vivent eux aussi un véritable dépaysement. Après plus de vingt ans d’absence, ils retrouvent un Maroc transformé. Pour beaucoup, la douleur est encore plus grande lorsqu’ils apprennent la disparition de leurs parents ou de proches qu’ils n’ont jamais pu revoir. Après plusieurs mois sans nouvelles des autorités concernant leur avenir, nombre d’entre eux se rendent à Rabat pour réclamer un travail et un logement afin de pouvoir faire vivre leur famille.

Dans un premier temps, certaines familles sont regroupées dans la région d’Ouezzane. Plus tard, le roi Hassan II attribue des terres agricoles à plusieurs d’entre elles dans la région de Kénitra. D’autres choisissent de s’installer en ville afin d’offrir une scolarité à leurs enfants. Chaque décision est difficile et implique de nombreux sacrifices.

Les conditions de vie restent très modestes. D’anciennes fermes coloniales françaises sont aménagées pour accueillir plusieurs familles. Les cuisines, les salles de bain et les toilettes sont souvent communes. Les logements sont exigus, particulièrement pour les familles nombreuses.

Pour survivre, les familles cultivent la terre. Elles produisent principalement du blé et du tournesol destinés à la vente, tout en entretenant des potagers pour nourrir leurs enfants. Peu à peu, elles acquièrent quelques animaux : des poules, une vache pour le lait et quelques moutons. Malgré les difficultés, une véritable communauté se forme. Sept familles vivent dans la même ferme et de nombreuses autres viennent régulièrement leur rendre visite. Le lieu devient un point de rassemblement où les liens entre anciens rapatriés se maintiennent année après année.

Le travail est pénible pour tous. Les enfants participent souvent aux tâches agricoles tout en essayant de poursuivre leur scolarité. Les écoles se trouvent parfois à plus de dix kilomètres du domicile. Chaque jour, les enfants parcourent cette distance à pied, sous la pluie comme sous la chaleur. Beaucoup finissent par abandonner l’école afin d’aider leurs parents. Cette situation explique pourquoi une grande partie des enfants nés au Vietnam n’ont jamais eu accès à une véritable instruction.

Les anciens combattants perçoivent alors une pension d’environ 200 dirhams par mois. Les familles installées en ville obtiennent parfois un logement et un emploi de gardien dans une administration municipale. Mais ces revenus demeurent insuffisants pour faire vivre des familles souvent nombreuses. Dès leur adolescence, les enfants deviennent apprentis mécaniciens, menuisiers, ouvriers ou employés dans la restauration afin de contribuer aux dépenses du foyer.

Les séquelles de la guerre et de l’exil restent profondément ancrées dans les esprits. Certains reviennent malades, d’autres portent des blessures invisibles qui les accompagneront toute leur vie. Plusieurs anciens combattants décèdent prématurément quelques années seulement après leur retour au Maroc. Beaucoup ne parlent jamais de leur expérience en Indochine. Le silence devient une manière de vivre avec leurs souvenirs.
Pour leurs enfants, l’intégration n’est pas toujours facile. À l’école, dans les villages ou dans les administrations, ils sont souvent désignés sous le surnom de « Chinoui », comme s’ils étaient des étrangers dans leur propre pays. Ce regard extérieur nourrit chez beaucoup un sentiment de ne pas véritablement appartenir à la société marocaine, malgré leurs racines familiales.

Face à ces difficultés, les familles entretiennent des liens de solidarité très forts. Chaque été, elles se rendent visite pour préserver les relations nouées dans la région de Ba VI au Vietnam . Les enfants passent leurs vacances ensemble, voyageant d’une famille à l’autre. Ces rencontres permettent de conserver une mémoire commune et de transmettre une histoire que les parents racontent rarement.

Malgré les épreuves, ces familles ont fait preuve d’un courage exceptionnel. Elles ont dû reconstruire leur existence dans un pays devenu presque étranger, tout en portant le poids de la guerre, de l’exil et de la séparation. Leur parcours demeure aujourd’hui un témoignage unique de résilience, de dignité et de transmission entre les générations.